Rencontre avec Karine Arribert-Narce

Karine Arribert Narce - © Kate BR

Datant du début d’année et bien caché au fond de nos tiroirs, nous avons retrouvé une interview de Karine ARRIBERT. Zoé Blanc & Pierre-Loup Bouquet lui rendant largement hommage dans leur interview, il nous est apparu judicieux de mettre au grand jour cet entretien réalisé par notre spécialiste du patinage,  Kate.

On dit de certaines personnes qu’elles sont dotées d’un supplément d’âme. Karine Arribert-Narce est de celles-ci. Rencontre avec une femme passionnée. Et conversation à bâtons rompus.

Annecy Infosports : Bonjour Karine, pouvez-vous nous dire comment tout a commencé pour vous ?

Karine Arribert : Originaire de Villard de Lans, j’ai moi-même patiné jusqu’à l’âge de 16/17 ans. Je faisais du couple avec Olivier Chappuis,  qui est devenu professeur de synchro. Puis j’ai abandonné pour me mettre à la danse au sol. J’ai dansé avec Jean-Claude Gallotta  au Centre Chorégraphique  National de Grenoble. A 18 ans, en même temps que je faisais mes études à Grenoble,  j’ai passé mon Brevet d’Etat et j’ai rencontré l’ancienne chorégraphe de Muriel Zazoui, Dominique Audin qui s’était occupée de Marina Morel et Gwendal Peizerat. Nous étions vraiment sur la même longueur d’ondes, j’ai travaillé et passé mon brevet avec elle.  Je me suis alors orientée plutôt vers la chorégraphie dans le patinage. J’ai travaillé un an à Besançon comme chorégraphe. J’avais donc mon BE et un diplôme de chorégraphe universitaire,  mais il n’a existé qu’un  an,  du temps de Gallotta qui proposait un genre  de DEUG de chorégraphie. Très vite je me suis aperçue que tout était lié, le mouvement,  la technique. Comme à Besançon, je trouvais que les danseurs n’avaient aucun vocabulaire de mouvement, je me suis dit que si je voulais faire des chorégraphies intéressantes,  il fallait former les danseurs à la base, et je suis revenue à Villard en tant qu’enseignante.

AIS :  Le ballet sur glace ? C’est vous qui avez commencé, ici, à Villard ?

KA : Oui, c’est moi qui ai formé les équipes.

AIS : A l’échelle de l’histoire du patinage, c’est une discipline relativement récente…

KA : Oui, même si ça fait bien une quinzaine d’années maintenant. J’ai découvert cette discipline grâce à Christine Sionnet, une dame qui habite toujours ici sur le plateau, et qui est ostéopathe. Quand j’ai passé mon BE, elle était au CREPS de Voiron qui proposait du ballet à l’Alpe d’Huez. Elle m’a invitée à voir un spectacle. Elle faisait de la danse très contemporaine, elle était chorégraphe aussi et j’ai trouvé tout cela super intéressant. Pour moi, la danse sur glace solo ne se développera jamais dans les clubs, car il n’y a pas de volonté fédérale. Aujourd’hui la danse sur glace végète en France,  et nous, nous avons des gamins qui sont passionnés par cette discipline. J’avais envie leur offrir un terrain sur lequel ils puissent s’exprimer,  avoir un impact, plus d’opportunités. Très vite,  j’ai fait le lien avec ce que j’avais vu des années auparavant. Il y environ sept ans, j’ai assisté à un championnat de France à Chambéry. J’ai été très déçue de ce que j’ai vu, un style fête de club…  Hormis une équipe ou deux qui sortaient du lot…  Mais quand même,  il y avait cette liberté… Ce qui m’a intéressée dans le ballet,  c’est que le règlement  est souple, c’est six minutes de liberté. Voilà,  le ballet sur glace pour moi,  c’est ça. La Commission Sportive Nationale de Ballet sur Glace  travaille en parallèle avec l’ISU.  Ils se sont calés sur un système de points, ils structurent pour qu’il y ait une notation technique.

AIS : Les compétitions internationales sont-elles encadrées par l’ISU au même titre que les autres disciplines ?

KA : Non, pas du tout. Le ballet ne fait pas encore partie de l’ISU.

AIS : Le ballet est encadré en France par la FFSG, néanmoins ?

KA : Exact. Nous sommes sous l’égide de la FFSG, au même titre que les autres commissions sportives nationales.

AIS : Alors,  les compétitions internationales sont suivies par qui ?

KA : En fait l’ISU valide les résultats mais c’est tout. Bernard Carles, Président de la commission,  ne souhaite pas l’intervention de l’ISU. Il veut essayer d’être une branche parallèle afin de  conserver toute la liberté du ballet. Aujourd’hui, le ballet étant encore jeune,  on ne veut pas forcément participer aux J.O. C’est une discipline qui se développe néanmoins à l’échelon international avec des compétitions comme la Nations Cup. Mais nous craignons que,  sous l’égide de l’ISU, tout devienne,  comme dans les autres disciplines, très structuré, très rigide. Or, l’âme du ballet,  c’est la chorégraphie, l’impact émotionnel. Jean-Christophe Berlot, qui fait partie de la CSNP, a beaucoup travaillé pour les ballets. Il  milite activement pour que le ballet ne soit pas une discipline trop « technique »,  régie par des critères très restrictifs. Il part du principe qu’un axel, c’est bien,  mais uniquement s’il s’intègre bien dans une chorégraphie. Sinon on s’en moque,  ça ne sert à rien.

AIS : Pour les gens qui découvrent le ballet, c’est justement ce qui fait sa différence…

KA : Mais si nous devions devenir  ISU, nous rentrerions dans le système des compétitions très encadrées, avec les mêmes travers. Bernard Carles et la CSN sont très prudents vis à vis de cela. Ils développent,  mais pas à pas.

AIS : Expliquez-moi comment fonctionnent vos équipes ? Vous avez des novices, des juniors et des seniors, ils font tous de la compétition ?

KA : Nous venons juste de former l’équipe novice, et de finaliser leur programme [mars 2011]. Nous commençons vraiment cet année. Mais ce sont en effet trois équipes distinctes. Les novices sont des enfants dans le perfectionnement danse,  donc ils sont tout petits. Vraiment très petits (rires). Les juniors, eux, participent aux compétitions de danse solo.

AIS : Quand vous dites solo c’est réellement de la danse individuelle ?

KA : Ah oui, solo c’est solo !

AIS : Je savais que la compétition danse solo existait pour les adultes mais pas pour les jeunes…

KA : La danse solo n’est pas développée en France, c’est une volonté de la hiérarchie danse, la danse c’est en couple, point barre.

AIS : Ca ne vous gêne pas d’être aussi barrée dans vos possibilités ? Quelqu’un d’aussi créatif que vous…

KA : J’accepte la critique. Il y a des gens qui n’aiment pas mon travail, soit, question de goûts, aucun souci. Ce que je n’aime pas c’est l’étroitesse d’esprit envers la différence. Il faut avoir un minimum de respect pour le travail effectué et ne pas toujours avoir un regard négatif sur la différence. Vous savez,  j’ai 33 ans,  je ne resterai pas toute ma vie dans la danse sur glace, c’est une discipline tellement étriquée… C’est une discipline qui coûte cher, qui a du mal à se démocratiser. A Villard, nous sommes le sport le plus onéreux.  Mais ce ne sont pas les gens qui font le patinage qui tiennent les rênes. On a inversé le sens des choses, ce ne sont plus les athlètes et les entraîneurs qui proposent,  ce sont les gens de l’ISU qui font la pluie et le beau temps. Exemple : par rapport au programme de Blanc/Bouquet la saison passée, on m’a expliqué que je faisais les choses à l’envers… Nous, nous sommes dans nos montagnes, perchés, on part sur des projets après des heures de réflexion, on travaille avec des professeurs de danse russes qui sont extraordinaires. Et puis on arrive aux Masters [2010], on présente nos programmes. Et là on nous dit : « vous savez,  il faut qu’on soit d’accord avec vos musiques ».

AIS : D’accord sur quoi ?

KA : Pour dire si la musique va bien ou pas… On m’a gentiment expliqué qu’il fallait que les juges soient partie prenante du projet pour ensuite adhérer croire et soutenir. C’est le discours que tout le  monde m’a tenu. En fait je suis un électron libre un peu folle, on garde notre liberté, personne n’ose nous approcher. [Indissociable de ses élèves, Karine dit "nous" dès qu’elle parle d'eux]. Je ne me rendais pas compte de la règle du jeu. J’étais vraiment dans une proposition de projet où nous montions des programmes, et ensuite,  nous étions jugés. Quand nous étions juniors nous étions vraiment libres. Savez-vous ce qu’on m’a expliqué ? Que Zoé et Pierre-Loup étaient sanctionnés par des déductions parce qu’il n’y avait pas de changement de rythme dans leurs programmes. Il y a eu une compétition ici et j’ai attrapé un juge international pour le faire venir dans les vestiaires. J’ai mis leur musique, et un métronome : « ton incompétence, je vais te la montrer ». Les juges de danse sont d’une incompétence hallucinante. Et je ne supporte pas cela. Quand j’ai créé le programme de Zoé et Pierre-Loup sur la chanson de Grand Corps Malade,  on m’a convoquée pour me dire : tu es folle, ce n’est possible, il n’y a aucun rythme, etc. Nous étions en relation via  Internet avec Grand Corps Malade et nous lui avons demandé d’envoyer un mail expliquant que sa musique avait bel et bien du rythme car sinon, chanter c’est juste… impossible. Le phrasé de Grand Corps Malade est systématiquement un temps derrière sa musique. La musique démarre à 1,  son phrasé démarre à 2. Avec Zoé et Pierre-Loup,  je peux vous dire qu’on a travaillé là-dessus des mois et des mois. L’intention était précisément d’exploiter tout ce décalage de musique [elle chante pour illustrer].  Et à la première compétition,  on me sort qu’il n’y a pas de rythme ?! [Elle éclate de rire] Quand on en arrive là, je ne peux plus,  ça ne m’intéresse plus. Je veux bien débattre de plein de choses mais avec des arguments valables et solides. Je veux bien discuter de « oui ça n’a pas été assez fluide »,  mais je veux pouvoir parler avec des gens compétents et ce n’est jamais le cas. Didier Gailhaguet me reproche souvent de ne pas être dans le bon chemin et il a raison. Quelque part je suis beaucoup plus dans l’importance du voyage que dans celle de l’arrivée. Une médaille ou un titre acquis par des choses conventionnelles : bof. On travaille six heures par jour, si ce n’est pas intéressant, si ce n’est pas évolutif, on pète un câble. Toute la saison,  on bosse à fond, on se créé un projet qui est tellement riche, on peut tellement raisonner de droite et de gauche, extrapoler,  on n’a jamais l’occasion de s’ennuyer.  C’est vrai que le résultat est toujours un peu différent de l’idée de départ,  mais ça m’intéresse tellement plus que d’avoir des champions du monde. C’est vrai qu’avec Zoé et Pierre-Loup,  nous sommes arrivés au bout d’un travail et qu’il a fallu faire des choix. Ces choix sont difficiles.

AIS : Ils en sont où ? [interview réalisée le 12 mars 2011]

KA : Ce serait dommage qu’ils arrêtent mais ils ont été élevés à  école de la liberté et ils arrivent à un niveau où ils ne peuvent plus avoir cette liberté.

AIS : Dans une structure classique ils étoufferaient sans doute très vite…

KA : Oh oui, ils ne peuvent pas. Ce qu’il faudrait c’est qu’ils arrivent à travailler très sereinement dans ce qu’ils sont, il faudrait avoir beaucoup de recul par rapport aux résultats. Il y a autre chose que la compétition,  il y a une sorte de deuil à faire. Je reste persuadée de leur talent.

AIS : Pour le ballet sur glace c’est la même démarche ?

KA : Exactement.

AIS : Où trouvez-vous les musiques que vous utilisez ?

KA : J’en écoute beaucoup, tout le temps et je suis très curieuse j’aime découvrir. Pour créer, j’ai besoin que la musique me parle, qu’elle soit riche.

AIS : Il faut qu’elle provoque d’abord des émotions chez vous ?

KA : Absolument !

AIS : Donc, votre démarche passe d’abord par les tripes et ensuite par l’intellect ?

KA : Voilà, vous avez tout compris. Ca vient toujours après,  l’intellect. Il y a un… [elle claque des doigts] ressenti. Je ressens. Je marche beaucoup aux voix.

AIS : Grâce à vous j’ai découvert de nouveaux artistes. Et je suis très loin d’être la seule ! Par exemple Claire Diterzi

KA : Je suis une couche tard et j’écoute la radio. La moitié des musiques que j’utilise,  je suis tombée dessus par hasard. Je suis dans une sorte de sommeil paradoxal et tout d’un coup je me redresse et j’écoute vraiment. Ici, nous avons aussi une super médiathéque et je me sers beaucoup d’Internet. J’aime la musique, j’aime tout, j’ai des goûts très éclectiques. Mais j’insiste, il faut qu’elle soit riche. Les musiques pauvres rythmiquement ce n’est pas mon truc. Autant en ballet qu’en danse,  les juges m’ont souvent reproché  de trop travailler sur la mélodie. Alors que c’est complètement faux. Mais par contre pour moi une danse ne peut pas… [Elle s'interrompt et réfléchit] Tout est compté avec moi, il y a beaucoup de rigueur, tout est compté sur 8,  c’est vraiment millimétré. Enfin non, pas dans cette ordre. [Elle s'interrompt de nouveau...] Je  monte mes programmes instinctivement sans compter,  et après je recompte pour être sûre que ça cadre. Mais pour moi c’est impossible de ne travailler que sur la rythmique. C’est trop limitatif, il n’y a pas d’élan, pas de souffle. Une rythmique c’est carré, ça ne respire pas. Je n’ai jamais compris qu’on me dise que je ne travaille que sur la mélodie. J’ai envie de répondre : vous connaissez beaucoup de gens qui travaillent sur de la mélodie hors rythme ? Une mélodie,  c’est justement une poésie calée sur un rythme. Avec Grand Corps Malade,  j’ai cherché. Pour travailler sur un contre-temps, un contre-rythme, j’avais deux choix : Rainbow par un groupe de rock américain dont le nom m’échappe mais c’était des phrases de 5, et c’était très compliqué puisque normalement c’est sur 8. Même une valse c’est sur 8. Et je n’y arrivais pas. J’ai cherché pour le slam,  pour essayer de trouver une espèce de contretemps dans mon tempo et tout ça pour m’entendre dire qu’il n’y avait pas rythme ? C’est le « compliment » qui ne m’a vraiment pas fait rire.

AIS : Beaucoup de fans de patinage aimeraient que la danse prenne une direction plus originale que celle adoptée par Virtue/Moir ou Davis/White, par exemple, avec qui ils s’ennuient un peu. Voire beaucoup…

KA : Virtue/Moir, pour moi, c’est la prouesse technique. Ils sont brillants. Ils ont une telle virtuosité dans leur technicité… [elle décrit des volutes avec les mains],  du coup,  même moi qui ne suis pas forcément adepte de ce style, je me laisse séduire. Mon regard de technicienne est très admiratif de leur osmose, de leur toucher de glace, de cette légèreté, je ne peux qu’apprécier. Mais le reste de la danse ne m’intéresse pas, moi aussi je m’ennuie. Quand je pars en Grand Prix,  il n’y a plus que les hommes que je regarde.

AIS : Vous continuez de recevoir des patineurs individuels en stage l’été ?

KA : Non. Le problème c’est qu’il y a une main-mise fédérale. Nous avons travaillé avec Alban Préaubert, Gwendoline Didier, Christopher Boyadji mais ils n’ont pas eu le droit de revenir. Les choses sont faites de manière à ce qu’il n’y ait de place que pour un pôle. Pour que ce pôle survive, il doit tuer la concurrence. Ce n’est pas une critique du travail de Muriel Zazoui à Lyon, au contraire, j’admire énormément ce qu’elle fait. C’est une critique du système dans son ensemble. Ici, nous récupèrons des jeunes assassinés sur l’autel du résultat, des jeunes pas extraordinaires, mais différents. Ils ont des résultats corrects, 2ème aux Masters juniors par exemple. Ce sont des gamins qui n’ont pas le talent d’autres comme Papadakis ou Zaorsky. Mais en France,  on n’a le droit que d’être exceptionnel. Et quand on est exceptionnel,  on n’a le droit que d’être à Lyon. Nous avons décidé de sortir du cercle, j’ai démissionné de l’Opéra de la Glace [détection organisée par la fédération], je suis certainement trop directe, trop franco. L’Opéra de la Glace sélectionne certains jeunes sur des résultats, d’autres sur des potentiels,  ce qui signifie qu’il n’y a aucune règle. Soit on se fixe sur des potentiels, soit on se fixe sur des résultats. Mais quand on sélectionne les N°1 et 2,  puis qu’on y ajoute le 10ème, il faut pouvoir se justifier. Le premier est peut-être là parce qu’il a travaillé comme un fou,  même s’il est moins talentueux que le dixième.   En France avec les athlètes,  on tire beaucoup de plans sur la comète, on monte les gens au pinacle et à la première déception,  paf, on les démolit. Nous, nous avons fini par nous préserver de tout cela en ne nous mêlant plus de rien. Le problème, c’est que quand nous formons des jeunes ici,  ils ne peuvent plus aller ailleurs ensuite. Quand en début de saison dernière, avec Zoé et Pierre-Loup,  les choses se passaient mal, je leur ai dit de partir, je leur ai dit d’aller réussir, d’aller à Lyon. Et ils n’ont jamais voulu. Ja-mais. Pourtant j’y ai mis tout le poids que j’avais. C’est sûr,  nous posons un problème à la fédération. Nous sommes sur notre montagne avec 90 licenciés,  c’est à dire rien. Sauf que sur ces 90, on a monté pas mal de couples. Mais nous prenons tous ces jeunes par rapport à ce qu’ils sont, nous n’avons pas de notion sélective comme à la fédération. Nous avons un nouveau couple,  il n’est pas mal, il ne sera peut être pas transcendant,  mais on bosse,  on bosse,  on bosse. Ils arrivent à rivaliser avec des très bons mais au bout d’un moment : blocage. Pourtant,  notre travail c’est ça. A Lyon, Muriel Zazoui a une autre capacité d’accueil.  Elle a Zahorsky et Miart depuis un an et demi. Il vient de l’artistique,  elle vient d’Angleterre, Muriel a juste fait comme ça [elle joint les mains en signe de rapprochement]… Ces gamins-là,  ils ne viennent jamais à Villard. Nous,  on a les nôtres, on fait avec ce qu’on a et on les emmène au bout de leur potentiel, quel qu’il soit.  On n’élimine personne,  la grande différence est quand même là. Dans la détection,  on a une façon de faire très différente et pas les mêmes objectifs non plus c’est clair. Pour travailler ensemble, il faut qu’il y ait une confiance absolue, nous avons besoin de partir sur des projets tous ensemble, de tous être d’accord. Nous sommes dans une relation très humaine,  on n’est pas que dans l’athlète. Eux sont une usine à athlètes,  je prends,  je jette.  C’est normal puisqu’ils cherchent des résultats.

AIS : Pourquoi n’y a t’il pas de place pour tout le monde ? Ceux qui ont le potentiel et les résultats,  et ceux qui ont le talent mais pas forcément le reste…

KA : C’est ce qui ne va pas en France. Il y a une démarche de hiérarchie, on veut de l’excellence et on n’assume pas nos élèves moyens.  On ne les assume pas et on ne les pousse pas. Avec tout le respect que je dois à Delobel/Schönfelder… Muriel a très bien travaillé. Le cadeau n’était pas très beau et elle a fait un super paquet autour. A la base,  il était grand,  elle était petite,  il était fin,  elle était trapue.  Ca ne passait pas du tout, et elle a hyper bien bossé pour les vendre. Mais à la base,  si on part sur de l’élitisme… Parce qu’avec la fédération,  attention ça va loin,  c’est même du morpho-type, ça va vraiment très loin. Mon analyse, c’est que la FFSG n’assume pas les athlètes qu’elle a,  elle ne leur donne pas les moyens d’aller jusqu’au bout de leurpotentiel. Elle essaie de formater ce qui marche à l’extérieur,  sur un savoir-faire qui n’est pas le nôtre. On a un savoir-faire franco-français et il faut l’assumer. On n’assume jamais notre travail, on essaie d’appliquer, en France,  des lois qui marchent à l’international, ce qui n’est jamais possible. Parce qu’on n’a pas la même culture, on n’a pas le même savoir-faire. La FFSG a toujours cherché des solutions miracles. J’ai fait des milliers de séminaires où on m’a montré des couples russes ou américains. « Voilà,  sur les éléments il faut faire comme eux ».  Mais non !  Il faut avoir des niveaux 4 d’accord, c’est évident.  Mais à notre façon, pourquoi faire la même chose que les Américains ?

AIS : « Parce que chez les autres ça marche » ?

KA : Oui,  sauf que n’est pas Igor Shpilband qui veut. Je suis allée faire un stage chez lui. Il a une intelligence, une façon de fonctionner qui est bien à lui.  Nos gamins n’ont pas la même rigueur, ils ne s’entraînent pas de la même façon. Avec lui,  ce n’est que du cours particulier,  donc il est inutile de chercher à adapter cela au système français qui est totalement différent. En France, on ne dit pas : bon, comment évoluer vers le niveau 4 ? ;  on dit : oh ça c’est bien,  il faut faire exactement pareil puisque ça marche. A part que… non,  ça ne marche pas avec des Français. Donc je trouve ça d’une bêtise sans nom.

AIS : Et vous ? Aller porter ce que vous savez faire à l’étranger ça vous tenterait ?

KA : Nous n’avons pas encore cette aura-là, nous ne sommes pas du tout connus. Pour moi,  le plus difficile a été de partir sur les championnats,  les Grand Prix… A Los Angeles,  je m’arrachais les cheveux. Quinze jours dans cette ambiance… le paraître, le copinage, des relations tissées depuis longtemps… Quand on débarque là au-milieu,  le choc est violent. Je ne savais pas ce que je faisais là, alors que je suis prof…  Je me disais,  Zoé et Pierre-Loup,  je les ai depuis qu’ils sont tout petits, quelque part c’est une consécration. Quand je suis revenue tout le monde m’a demandé : alors cette consécration ? Et j’ai répondu : un cauchemar !! [rires]. Enfin, à l’exception des moments où mes patineurs étaient sur la glace. Et pourtant j’ai, bien sûr,  vu de grands champions,  mais le tout absorbé dans une espèce de… [elle cherche le mot et ne trouve pas]. Je ne connaissais pas ça,  je n’ai pas été athlète de haut niveau. Ca m’a traumatisée ! [rires] Suite aux Masters (2011), un juge m’a appelée pour me dire : ça ne va pas,  tu ne nous parles pas, tu ne demandes pas de conseils. Ah… Mon idée c’était : on va à une compétition, on passe sur la glace, on est jugés,  on a des notes,  puis on rentre à la maison, on analyse à froid et éventuellement, après, on appelle les juges.  Mais non,  il faut que ce soit fait dans l’autre sens.

AIS : Donc en fait les juges sont censés corriger votre travail ?

KA : C’est ça.  Et ça ne va pas du tout. La logique serait :  on va à une compétition et c’est le travail fait qui sera jugé. Chacun à sa place. On est entraîneurs, eux sont juges. Ensuite,  et ensuite seulement, il peut y avoir débat.  S’il y a des interrogations,  on en parle. Ah mais non,  ce n’est pas du tout comme ça que ça marche, pas du tout ! Il faut faire ce qu’on nous dit de faire ! De plus,  nous subissons le monopole lyonnais depuis le début. Un jour,  dans une compétition internationale quelqu’un m’a dit:  mais il y a de la danse sur glace ailleurs qu’à Lyon ? J’ai répondu : euh oui,  mais difficilement ! Quand un couple de danse est sur la glace, il lui faut les bons appuis en bord de piste. J’ai travaillé avec des patineurs, des danseurs, pour m’entendre ensuite dire : j’adore ton travail mais en public,  si tu peux rester en retrait,  c’est quand même mieux. Il vaut mieux que ce soit Muriel qui soit en bord de piste. OK,  je comprends, ça ne me pose pas de problème. Ce qui m’intéresse c’est le travail lui-même.

AIS : Ce n’est pas très équitable…

KA : Tant pis, le système est ainsi. Quand Zoé et Pierre-Loup ont dit qu’ils souhaitaient arrêter, j’ai appelé la Fédération pour signaler que je voulais qu’ils aillent à Lyon. Un juge français qui s’appelle Philippe Maitrot leur a envoyé un mail leur disant que partir de Villard était une très bonne idée, que j’étais folle, que mon travail était très dangereux.

AIS : Dangereux ?

KA : Oui dangereux. Vous voyez le propos… Nous avons fait la Coupe de Russie avec lui, il était incapable de comprendre le programme. Donc il ne nous a pas défendus. Vous savez qui nous a défendus ? Igor Shpilband. Il nous a demandé : comment se fait-il que vous soyez  derniers ? Zoé et Pierre-Loup en étaient au même point depuis cinq ans, personne ne les défendait. Personne n’a eu le cran [elle emploie un autre mot…]  de défendre leurs programmes, personne.

AIS : Pourquoi ? Que risquent-ils ?

KA : Mais leur place ! La prochaine fois,  ce n’est pas eux qu’on enverra. J’ai une admiration sans faille pour Nathalie Péchalat et Fabian Bourzat qui ont eu le courage de partir en Russie. Mais sacrifier un couple comme ça l’année des Jeux ? Quelle bêtise ! Encore une fois, avec tout le respect que j’ai pour Delobel/Schönfelder,  partir aux JO sans avoir fait une seule compétition, c’est impensable… Le couple français numéro 1 n’a même pas été officiellement déterminé, c’était sûr qu’on allait au carton. Muriel Zazoui savait très bien que Delobel n’allait pas réussir,  mais pour le monopole qu’elle veut garder il fallait empêcher Péchalat/Bourzat d’avancer. Travailler pour empêcher les autres d’avancer, pfff [elle soupire, réfléchit…] Je fais toujours des gaffes, je dis toujours ce que je pense ! Il faut que j’apprenne à réfléchir à voix basse pas à voix haute [rires]. Le tableau est noir mais je suis passionnée !

AIS : Ca se voit !! [rires]

KA : Mais c’est le patinage lui-même qui me passionne, pas le reste. Je suis engagée à 100 % dans ce que je fais. La saison dernière,  nous avons préparé les championnats de France en quatre jours. Quatre jours avant,  Zoé et Pierre-Loup avaient décidé de s’arrêter. Zoé est fragile,  si elle commence à douter d’elle,  elle est capable de vraiment se louper.  Moi,  je voulais la préserver. Nous ne savions pas s’ils continueraient après, je voulais qu’elle se sente bien et qu’elle n’aie rien à regretter. Ils ont serré les dents, moi aussi. Je me foutais du résultat,  mais ce que je ne voulais pas c’est que ce résultat les fragilise. Je voulais qu’ils patinent bien, qu’ils soient fiers d’eux-mêmes. Sur la danse libre, ils ont habité leur  musique du début à la fin, tout était là,  le feeling, les tripes… [elle est émue…]

L'équipe de Ballet sur Glace de Villards de Lans - © TORCHIO Sébastien

AIS : Pour  en revenir au ballet sur glace, pourquoi y a t’il autant  d’équipes juniors ?

KA : C’est un sport jeune et les catégories ne sont pas encore cohérentes. Nous avons récemment organisé un séminaire sur le sujet. Pour être novice,  il faut avoir moins de quinze ans. Mais par exemple,  mon équipe junior a l’âge d’être novice… Ce sont des jeunes à qui ont fait faire du solo,  qu’on entraîne pour passer des médailles,  avec une exigence technique.  Elles ont donc un trop haut niveau pour être novices. Pour être junior, il n’y a aucun critère,  ni d’âge ni de niveau. C’est la catégorie fourre-tout. On trouve même parfois des adultes en juniors, c’est une catégorie vraiment hétéroclite. L’ISU a déjà pointé le doigt sur ce manque de cohérence.  Des officiels on assisté à la Nations Cup, Barcelone a gagné, ils avaient tous plus de… 25 ans ! Contre les miens qui en moyenne ont 13 ans.  Donc,  effectivement il y a un problème de cohérence qu’il faudra résoudre.

AIS : Tous vos danseurs font du ballet ?

KA : Mes athlètes de haut niveau sont obligés. Je les o-blige [elle insiste en riant]. C’est une excellente école. J’ai formé les filles,  Harmonie (Lafont), Zoé… Mais les garçons comme Stanislas (Etzol), n’avaient aucune connaissance du travail gestuel,  de l’interprétation. J’utilise le ballet comme moyen de travail. Mais il y a des différences énormes entre les différentes conceptions de ballet. Avec Toulouse, par exemple,  ça saute.  Avec moi,  ça danse. Il y a vraiment différentes façons de faire du ballet en France et internationalement. Aux US ils sont très théâtre sur glace, ça ne patine pas beaucoup mais il y a des costumes extraordinaires, des décors. Personnellement je n’utilise pas ou très peu de décor. Pour moi le ballet c’est comme la danse, ce n’est pas une science exacte, le premier peut être deuxième, le deuxième peut être premier, tout est discutable. Il faut seulement que le thème soit cohérent. On a la chance d’avoir des juges de ballet qui sont jeunes et qui ne veulent pas que tout se ressemble,  ou soit trop simpliste. Je ne sais plus quel juge me disait : si nous choisissons comme thème « les petits Chinois », je ne veux pas que tout le monde soit déguisé en petit Chinois avec les yeux bridés sur de la musique ding-dang-dong,  ça n’a aucun intérêt. Or, en danse c’est exactement ce qu’on nous demande !! [Grand éclat de rire].  En ballet c’est exactement ce qu’on ne nous demande  PAS. Ca laisse une place prépondérante à la créativité,  à la conceptualité. Cette saison,  nous avions un thème sur la Résistance.  Mon grand père en a fait partie sur le plateau  du Vercors. Il y plein de personnes âgées qui viennent voir le gala et ils sont en larmes quand passe le Chant des Partisans.  Ca me renverse, quelle émotion… Ca a beau être mes élèves, quand ils patinent bien,  je suis comme le public, je vibre,  je pleure. En compétition je ne peux pas,  mais en gala je me laisse complètement porter par l’émotion.

AIS : Témoignage de votre sincérité…

KA : Je vais voir beaucoup de spectacles de danse, j’aime l’art en général,  mes études ont été centrées sur l’art. Ma fille fait de la danse sur glace et je n’avais jamais eu le temps de lui montrer les Duschesnay et Torvill/Dean. J’ai enfin trouvé le temps récemment, elle était stupéfaite : « mais pourquoi ce n’est plus comme ça ?? » Elle en avait des frissons. J’ai toujours prôné qu’on avait le droit de préférer un tel ou une telle,  ceci ou cela,  de dire : cette année j’ai été plus touchée par X ou Y.  Mais il faut assumer l’émotion qu’on ressent. Par exemple cette année (2010/2011) j’aime beaucoup la short dance de Carron/Jones, il y a là-dedans quelque chose qui me touche. Au Bompard, je n’y suis pas allée,  mais j’ai adoré les trois derniers couples.

AIS : Qui décide des thèmes des musiques, comment choisissez vous ces musiques ? C’est une décision collective ?

KA : Non. C’est moi, que ce soit danse ou ballet. On fait des essais,  si ça marche, on continue. On commence à monter et il faut que la mayonnaise prenne. Si elle ne prend pas, ça veut dire que les danseurs ne comprennent pas ou n’adhèrent pas. En ballet, nous avons choisi un thème hyper ambitieux pour le libre sur une chanson de Stanislas : les Apatrides.  On en bave, la sauce ne prend pas tout de suite mais tant pis, je laisse toujours le temps au temps.

AIS : Les costumes c’est vous qui vous en occupez aussi ?

KA : Oui, tout le temps. Pour la danse le ballet, tout le monde. C’est moi qui les dessine.

AIS : Je me souviens avoir entendu parler  de la robe de Zoé qui devait être changée…

KA : Oui nous l’avons changée, nous avons été obligées. A cause du règlement. Le sarouel en danse sur glace : niet. C’est le genre de chose qui me fait hurler mais on n’a pas le choix.

AIS : Vous avez combien de danseurs en tout ?

KA : 15 dans l’équipe Elite, 18 en junior et 18 en novices.

AIS : En ballet, y a t’il une limite au nombre de danseurs sur la glace ?

KA : Je crois que c’est 30. C’est beaucoup et justement, dans les règlements, ils veulent réduire la fourchette. Plus les équipes sont grosses, plus c’est impressionnant,  mais moins ça patine. Moi j’aime quand ça glisse, quand tout le monde glisse !!

Interview et Photo Kate B.R.

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